Sang et Monique

Du Mardi 23 au Lundi 29 Février 2016

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Cette étape de notre périple à travers le Viêtnam fut toute particulière pour moi. Ma mère nous a rejoint pour d’intenses retrouvailles avec des amis de longue date : Sang et Monique. Il ne fut pas aisé de les retrouver, mais nous y sommes parvenus. Nous voici désormais à Sa Dec, pour passer quelques jours en leur compagnie.

Le Vendredi 26 Février, en début d’après-midi, Sang et Monique nous appellent pour nous inviter à manger chez eux ce soir. Ils ont tout géré, un taxi viendra nous chercher à l’hôtel à 17h. Ils sont vraiment adorables ! Monique nous a préparé des nems. Ce plat a un petit côté madeleine de Proust pour moi. Ma mère en faisait de temps en temps quand j’étais enfant, suivant la recette de Monique. Et puis il faut dire les choses comme elles sont : c’est vraiment très bon ! Au cours de ce repas, nous commençons à recueillir le témoignage de Sang sur son histoire.

Sang a quitté le Viêtnam en Février 1979, laissant femme et enfants derrière lui. Il a dû fuir le nouveau régime en place dans ces années post-guerre (le Sud-Viêtnam soutenu par les américains perdait alors contre le Nord-Viêtnam communiste). Comme beaucoup de vietnamiens à l’époque, il s’est retrouvé, avec vingt autres personnes, sur une frêle embarcation (sept mètres de long sur trois mètres de large, avec un mètre cinquante de tirant d’eau) équipée de deux moteurs, l’un à l’avant, l’autre à l’arrière. On les a appelé « Boat-People ». Après trois jours passés sur l’eau, ils ont été récupérés et sauvés par… des pirates ! Ils les ont escorté jusqu’en Malaisie, où ils ont été accueillis par des tirs nourris de la police malaisienne. Après avoir longé la côte toute la nuit, bien que les pirates aient essayé de les en dissuader, ils ont quand même réussi à accoster sur la tristement célèbre île de Pulau Bidong. Ils y rejoignirent près de 22 000 vietnamiens parqués sur 1km². Sang y a passé cinq mois à essayer de survivre parmi ses camarades de fortune. Dans le camp, il a vécu la misère. De 1975 à 1991, 250 000 personnes ont transité par cette île, amputée de tous ses arbres utilisés pour la construction de maisons. Sang a également dû se soumettre aux classements prioritaires instaurés pour quitter le camp: ceux qui travaillaient avec les Etats-Unis furent classés priorité N°1. Sang, en tant que militaire, fut classé priorité numéro 3. Il eut alors l’intelligence de choisir la France comme terre d’accueil. Il savait qu’en choisissant notre pays, les démarches ne dureraient que deux mois. De cette manière, il pourrait retrouver plus vite sa femme et ses six enfants… Parmi les quatorze hommes et cinq femmes qui furent à ses côtés dans cette traversée, dix-sept rejoignirent les Etats-Unis, un l’Italie, et un la Suisse. Pour les Etats-Unis, la durée d’attente était de deux ans… Sang arrivé en France en Août 1979 fut accueilli dans le Finistère, où un réseau de Briec de l’Odet se mit en place pour l’aider, ainsi que deux autres réfugiés vietnamiens. Il y a rencontré mes parents.

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Pendant ce temps, Monique (Lang de son prénom Vietnamien) travaillait au pays pour faire vivre ses enfants. Elle vivait dans la maison de sa famille avec les parents de Sang. Alors qu’elle partait tous les jours en vélo vendre des confiseries, ses six enfants restaient sous la garde de leurs grands-parents : trois d’un côté, trois de l’autre.

Sang commença sa vie professionnelle française dans des abattoirs de poulet, avant de rapidement trouver un emploi pour la ville de Brest. En 1981, il réussit à réunir assez de fond, et grâce à l’aide du réseau de Briec, il fit venir toute sa famille en France. Au fil de son récit, il nous a d’ailleurs confié, le regard grave, que pendant ce temps, beaucoup de femmes restées au pays se prostituaient pour aider les réfugiés…

L’année 1981 marque pour Sang le temps des grandes retrouvailles ! Pendant seize ans, Sang, Monique et les enfants ont fait leur vie en France. Ils y ont tenu un restaurant, jusqu’à l’heure de la retraite. Dix-neuf ans plus tard, en 1998, Sang tient le serment qu’il avait fait dès son arrivée : il retourne dans son pays, désormais en paix, et retrouve sa terre natale de Sa Dec.

Comme beaucoup de rapatriés, il garde au fond de lui ce sentiment partagé: il a deux pays dans son cœur. Sang et Monique sont chez eux au Viêtnam, mais il évoque aussi la France en disant « chez nous ». Ils voient les inégalités de leur pays se creuser, et sont bien conscients des difficultés de vivre et vieillir au Viêtnam. Avec leur double nationalité, ils pourraient rester vivre en France. Mais riches de leurs parcours de vie et de leur bi-nationalité, leur attachement balance en faveur de leur pays d’origine, le Viêtnam, même si leur cœur bat toujours pour la France.

En faisant connaissance avec Sang et Monique, nous mesurons combien, pour continuer à grandir, un pays se doit de vieillir en se souvenant et en se nourrissant de son Histoire. Sang et Monique ont tous deux fait partie des 128 531 vietnamiens, cambodgiens et laotiens entrés légalement en France à cette époque, dans un élan unique, au-delà des mouvances en jeux au cœur de l’alternance politique. En se remémorant ces épisodes passés, nous redécouvrons notre pays en tant que terre d’asile et nous prenons conscience de la richesse inhérente à l’intégration de ces hommes et de ses femmes.

La devise des voyageurs circonflexes est « Va vers l’étranger l’âme agit ». Mais nous découvrons combien l’âme agit aussi lorsque l’étranger vient vers nous, pour peu qu’on sache l’accueillir !

Christophe (avec le soutien d’Ana)

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