Le Cambodge et son Histoire. De l’école au S21

Jeudi 3 mars

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Nous voilà arrivés au Cambodge. Un pays que j’ai traversé de manière éclaire il y a cinq ans de cela. Ce que j’avais pu en voir avait attisé ma curiosité, et je m’étais alors promis de revenir y passer plus de temps. Tout comme le Viêtnam, c’est un pays marqué par une histoire récente très dure. Je suis très curieux de ce que je vais en découvrir. Notre visite de ce pays se fera en deux étapes, une première avec ma mère (pour environ une semaine), avant de la raccompagner à Bangkok. Puis nous reviendrons pour près d’un mois. Il y aura donc quatre passages de frontière, deux pour entrer dans le pays, et deux pour en sortir. Je sais que les douaniers de ce pays aiment les bakchichs et pratiquent la corruption… Nous avons donc choisi la voie fluviale pour ce premier passage de frontière. Celui-ci se passe sans mauvaises surprises, et nous avons évité une première entourloupe. Je reviendrai dans un prochain article sur le sujet, car il y a de nombreuses choses à connaître si un jour l’un de vous promène ses pieds dans ce coin du globe.

Mais revenons au présent, cinq heures de bateau nous mènent, ma mère, Ana et moi, directement à Phnom Penh, capitale du Cambodge. J’ai ma théorie pour ce pays, d’ailleurs valable pour la plupart des pays. Comme tellement d’autres, trop même, il a récemment connu un génocide, c’était il y a moins de quarante ans, sous l’autorité des Khmers Rouges. Nous en avons aussi connu un en Europe, qui s’efface petit à petit de la mémoire des vivants, alors qu’il est vital de ne pas l’oublier. A mes yeux, pour tenter de comprendre un peuple, il faut commencer par s’imprégner de son Histoire. Les capitales sont très souvent les lieux où l’Histoire s’écrit, au passé, au présent, pour le futur. A Phnom Penh, deux sites en particulier sont à visiter. Le premier est une ancienne école, centre d’apprentissage tristement détourné, le musée Tuol Sleng, ou centre pénitentiaire S21, ou musée du génocide. Cet article va traiter de cet endroit en particulier.

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Le second est le champ appelé « Killing Field », prolongement monstrueux du premier. Nous ne visiterons pas ce lieu. J’ai rencontré d’autres voyageurs, au Cambodge depuis plusieurs mois, qui eux préféraient d’abord rencontrer les cambodgiens, avant de visiter ces sites. Cette théorie se défend aussi. Chacun développe sa propre approche.

Lors de la prise de pouvoir des Khmers Rouges et Pol Pot, cette ancienne école a été transformée en centre de détention et de torture systématique des opposants au régime, ou pire, de citoyens lambda n’ayant rien à se reprocher, voire même de certains cadres du parti. Les aveux obtenus à l’aide de différents modes de tortures plus ignobles les unes que les autres entrainaient de nouvelles arrestations. De 1975 à 1979, on estime à environ 20 000 le nombre de personnes « disparues » dans cette école. Le pouvoir en place voulait éliminer toutes formes d’intelligences et de cultures. A titre d’exemple, on découvre que les médecins, artistes, avocats, scientifiques, ou toute personne porteuse de lunettes (censées représenter les intellectuels et donc une forme d’intelligence…) qui n’avaient pas réussi à fuir Phnom Penh y sont morts.

IMG_3910Ce musée ne nous cache rien : les cellules et les conditions de survie des prisonniers ; les salles de tortures, où l’on peut encore voir du sang aux murs ; les instruments et les techniques mises en place par Duch (le directeur de la prison) pour obtenir n’importe quelle sorte d’aveux. Certains d’entre eux étaient même très farfelus. En 2009, lors du procès de Duch, un néo-zélandais est venu témoigner pour dénoncer l’aberration de ces techniques. Son frère a eu la malchance de se trouver au Cambodge à cette époque. Il a été arrêté et suspecté d’espionnage pour les américains. Sous la torture, il a inventé une histoire à ses tortionnaires, en utilisant des noms de personnages de comics, où même les petits surnoms qu’il donnait aux membres de sa famille. Imaginez leur surprise lorsqu’ils ont eu accès aux archives de son « interrogatoire »…

 Tout au long de la visite, nous pouvons voir, grâce à des photos prises par l’administration, le visage de ceux qui ont perdus leur vie dans cette folie : des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, des enfants, tous réunis dans cette horreur, sans distinction.

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Dans un des quatre bâtiments, une salle est dédiée aux témoignages de femmes. Mariées de force, sans tenir compte de leurs croyances et de leurs convictions, elles ont subi bien souvent, les viols répétés de « leur mari », sans pouvoir  divorcer après la chute du dictateur.

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C’est toute une génération qui a été tuée, traumatisée. Comment se relever après ces horreurs ? Cette visite me fait me rendre compte que, désormais, mon regard  va complètement changer sur ce pays et sur ses habitants, dans les semaines à venir. En effet, je réalise que la plupart des personnes de plus de 40 ans que je verrai, portent probablement une trace de ce passé dans leur sang et dans leur âme. En plus de ce que nous pouvons voir, un guide audio extrêmement complet nous détaille toutes les histoires que nous avons sous les yeux et comment tout ça a pu arriver. Nous sommes restés près de 4h dans ce centre, et nous en sortons tous les trois complètement retournés ! Ce n’est pas facile de revenir dans le quotidien après avoir pris toutes ces informations dans la gueule. Mais il le faut, et il faut surtout ne pas oublier. Comme nous l’a si bien dit notre guide audio, nous sommes maintenant, nous aussi, la mémoire de ces événements tragiques.

Christophe

Pour-quune-chose-soit

Cette citation de « L’inespéré » m’est revenue en mémoire lorsqu’il a fallu  songer à parler de notre expérience vécue au S21. Je crois qu’au cours de cette visite, c’est un peu ce qui s’est passé. J’ai laissé un chapitre important de l’Histoire du Cambodge entrer dans ma vie.

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L’Histoire est une matière qui m’a toujours intéressée, mais j’ai toujours eu des difficultés à l’intégrer. A l’école, le « par cœur » n’était pas mon fort et me semblait bien mal nommé. En effet, ces grands chapitres me paraissaient toujours trop denses et ce qu’ils évoquaient me semblait bien lointain, comme désincarné… Ainsi, ma connaissance de l’Histoire comme on nous l’a enseigné en France demeurait bien lacunaire. Je vous laisse imaginer de ce qu’il en était de celle du Cambodge… Ce que j’en connaissais se résumait en fait à bien peu de choses, et tenait en trois concepts très flous dans mon esprit : Angkor, les Khmers Rouges et le régime de Pol Pot.

Je suis certaine que je ne suis pas la seule dans ce cas, alors voici un tout petit rappel très succinct pour mieux comprendre de quoi on parle.

Les Khmers / les Khmers Rouges 

Angkar / Angkor

Les khmers  constituent le groupe ethnique dominant au Cambodge. La langue parlée par les cambodgiens est également appelée « le Khmer ».

Les « khmers rouges », c’est le surnom donné au mouvement politique et militaire communiste radical qui a dirigé le Cambodge de 1975 à 1979. La direction de ce parti se faisait appeler Angkar ce qui signifie « l’organisation ». Rien à voir avec Angkor, le site archéologique que nous découvrirons prochainement ! Tous les cambodgiens devaient obéir à Angkar, cette structure qui apparaissait mystérieuse. Le principal dirigeant des Khmers rouges a été un homme connu sous le nom de Pol Pot. C’était un dictateur et son régime a assassiné des centaines de milliers de cambodgiens, notamment dans des camps comme celui que nous avons visité.

NB : Pour les plus curieux et pour les passionnés d’Histoire, un historien du nom de Sacha Sher, a écrit sur le parallèle éminemment douteux entre l’Angkar révolutionnaire et Angkor ! – http://www.persee.fr/doc/asean_0859-9009_2003_num_11_1_1771.

La visite du camp S21, vous l’aurez compris, c’est le moment où l’Histoire s’incarne et devient réalité. Lors de cette visite, c’est tout mon être qui s’est adonné à un âpre voyage dans le temps, sur la douce voix enveloppante d’un audio-guide. En cette chaude journée, la visite débute à l’ombre d’un grand frangipanier. Cet arbre, dont les fleurs splendides embaument délicatement le fond de l’air, offre une douceur nécessaire, indispensable même, avant de s’aventurer entre les murs sombres et les barbelés. De petits rectangles blancs accueillent les visiteurs. Ils représentant les tombes de ceux qui ont été retrouvé dans les geôles à la libération du camp. Des bancs ont été installés un peu partout aux alentours. L’endroit est paisible.

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Et puis on pénètre dans le premier bâtiment du camp.

Le temps se suspend.

L’horreur défile …

Son ombre est là, visible… toujours…

Les sommiers rouillés, transformés en lieux de torture, et leur vieille boîte de munitions, distribuées pour faire office de WC…

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Au mur, les photos crues des torturés…

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A  la sortie d’un des bâtiments, la litanie d’absurdités meurtrières du règlement intérieur…

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Plus loin, les portraits des prisonniers.

Dans une surprenante folie rigoureuse, chacun a été photographié d’une façon bien précise et chaque histoire a été répertoriée…

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Les gardes pouvaient torturer les prisonniers mais ne devaient en aucun cas les tuer, sous peine de devenir à leur tour l’un des leurs.

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Les prisonniers étaient entassés tantôt assis, tantôt allongés, alignés les fers aux pieds…

IMG_3885Après 4 longues heures d’errance dans l’ombre de cette triste partie de l’Histoire cambodgienne, la visite se termine par un face à face. Dans la dernière pièce du dernier bâtiment, demeurent un peu de  ceux qui ont vécu cet enfer.

IMG_3926Je plonge mon regard dans les orbites sombres de l’un des crânes. Le reflet de mon visage se superpose parfaitement sur lui. Bouleversée, je l’entends, à travers un Smot – ce chant traditionnel que les Khmers entonnent durant le deuil – me chuchoter son histoire, sa souffrance et mon devoir de mémoire.

Un Smot chanté par Phoeun Sreypov

https://www.youtube.com/watch?v=CmKCYfnboAY

Anaïs

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