Rencontre avec Gilberte, une jeune octogénaire au parcours extraordinaire.

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A la fin de notre séjour à Kep, nous avons finalement réussi à nous mettre en lien avec un contact que nous avions récolté avant notre départ. Nous avons pu retrouver Gilberte à Phnom Penh, dès notre retour. Sensible à notre projet, elle nous a accueilli sur son lieu de travail, nous a fait découvrir son univers et le Cambodge comme elle le voit et comme elle le vit depuis près de 30 ans. Gilberte a été présente à travers un petit bout d’Histoire, aux côtés du peuple Khmer. C’est un honneur pour nous de pouvoir mettre l’accent sur son parcours, son regard et son action.

∗ Une esquisse de son portrait

Gilberte est arrivée en 1989 dans les camps de réfugiés où des prêtres l’avaient précédée depuis 10 ans déjà, à la frontière Thaïlandaise. En 1993, les camps ferment. L’évêque du Cambodge demande à ce que Gilberte rentre au pays pour refaire des documents qui avait été complètement détruit par les khmers rouges.

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Gilberte nous fait visiter son bureau et la bibliothèque qu’elle a contribué à créer. J’y retrouve d’ailleurs avec surprise et émotion un ouvrage que j’avais étant enfant et qui raconte l’histoire de Sainte Anne …

Gilberte a appris le Khmer, une langue douce, ronde et rebondissante, qu’elle parle couramment. Elle sait aussi l’écrire.

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Extrait de notre carnet de voyage, écrit par Gilberte,  après un temps d’échange autour des termes employés pour parler des aînés.

Gilberte travaille de 8h à 16h et vient en moto tous les jours de la périphérie de Phnom Penh à son bureau du centre-ville, pour assurer son service. Elle a 1h30 de route à faire par jour sur le porte-bagage d’une moto. Elle vit en communauté, dans une maison construite il y  a cinq ans pour elle et quatre autres sœurs. Auparavant, elle louait le 1 er étage d’une maison, dont le propriétaire occupe le rez de chaussée, car : « On ne laisse pas son chez soi », Il faut que quelqu’un le garde, et il n’y a pas de meilleur gardien que le propriétaire !

Notre hôte nous explique qu’elle prendra sa retraite en mai 2016, à l’âge de 80 ans. Si elle ne perd pas trop d’autonomie, elle préférerait rester vivre au Cambodge. Dans le cas contraire, elle ne veut être une charge pour personne et préférerait alors rentrer en France.

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Ses craintes face à la retraite : « J’ai peur de me retrouver un peu coupée du monde et de la réalité… »

–  Sa vision du vieillissement : « Avec l’âge la vie est plus facile. On relativise plus, on se connaît mieux. »

–  Son vécu des différentes approches de la vieillesse : lors de ses rares retours en France, Gilberte nous fait part de son vécu face au décalage qu’elle a pu ressentir entre les deux pays, quant au respect des aînés. Elle se souvient, par exemple, de s’être fait reprendre par un automobiliste trop pressé par exemple : « va tricoter la vieille !» lui avait-il dit. Mais peut-être, s’interroge-t-elle, que cela s’enracine déjà dans l’évolution des rapports entre parents et enfants ?…

Gilberte souligne aussi une observation qui l’interpelle quant à la perte des traditions au Cambodge. En guise d’exemple, elle nous conte une anecdote sur un pot en terre. Quelqu’un lui avait demandé de ramener un pour y mettre de l’eau. N’y connaissant rien, elle s’était alors rendue au marché avec une jeune fille khmer. Elles ont acheté le pot, mais au moment où elles l’ont ramené, la personne leur expliqua qu’elles s’étaient trompées : celui-là était destiné à cuisiner et non à conserver l’eau, car le pot à eau avait un col bien plus haut. La jeune fille ne savait pas la différence, ni aucune personne du bureau. Elles ont dû chercher sur Internet

Son regard sur la spiritualité au Cambodge :

Les conversions au catholicisme ont augmenté à la chute du régime de Pol Pot. Auparavant, trois adultes étaient baptisés dans l’année ; maintenant on compte environ 160 personnes de moyenne par an. Ce sont en majorité des jeunes de 20 à 38 ans. Gilberte explique cette augmentation des conversions en partie par le fait que la philosophie bouddhiste a trouvé ses limites, aux yeux de certains, sous le régime des khmers rouges. En effet, l’une des idées forte de cette philosophie est « Tu fais le bien, tu récolte le bien. Tu fais le mal, tu récoltes le mal ». A cette période de l’Histoire, elle est devenue un non-sens pour certains face à ceux qui périrent dans les camps et lors des exécutions arbitraires perpétrées par les Khmers Rouges. En effet, ces gens n’avaient pas fait plus de mal que les autres.  Les témoignages des personnes qui se sont converties au christianisme semblaient alors converger vers cette idée que la philosophie bouddhique laisserait d’avantage « sans espérance ».

Pour illustrer son propos, Gilberte nous a raconté une histoire qui l’a interpellée. Un jour une vieille femme vivant dans un village était malade. Elle est venue se soigner à Phnom Penh avec l’aide de l’église catholique. A son retour, elle était guérie et a dit aux jeunes « il faut vous faire catholique ». Les religieuses sont allées au village pour rencontrer les personnes, interpellées par cette soudaine ferveur… Elles ont donc décidé d’éprouver un peu ce qui se jouait pour voir si ces soudaines conversions étaient fondées. Elles ont donc cessé d’aller au village et ont invité les personnes intéressées à venir au chef-lieu de province les rencontrer. Hé bien elles sont venues ! Quand elles ont creusé pour comprendre d’où venait leur motivation, les personnes leurs ont répondu « Grâce à vous, nous avons trouvé l’espérance ! ».

Son témoignage sur la place des aînés dans les familles :

Au Cambodge, les aînés vivent généralement avec leur famille. On ne laisse pas une personne seule. Quelqu’un de la famille reste toujours aux côtés de son aïeul. Parfois, l’aïeul choisi quel enfant restera à ses côtés. Mais souvent, les enfants décident ensemble. A la campagne, souvent, le plus jeune de la famille reste avec son aïeul, mais toute la famille aide son ancêtre.  Les grands parents s’occupent souvent des enfants. Les personnes les plus autonomes et les plus pauvres partent quêter à la ville.

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Nous rencontrons cette dame, sur le marché, lors du repas de midi. Nous partageons une mangue avec elle et son petit-fils qui l’accompagne. Elle nous explique qu’ils sont présents à Phnom Penh du lundi au vendredi, pour tenter d’y amasser quelques sous.

Les personnes moins autonomes dépendent de leurs enfants. Ils sont leur richesse, leur « assurance vie ». Pour le Nouvel An Khmer, il y a un rituel au cours duquel les enfants lavent leurs parents et leurs offrent un sac de vivres.

Gilberte joint à ce constat quelques mots sur la situation des soins de santé au Cambodge en nous expliquant qu’à l’hôpital ne sont assurés par les professionnels, que les soins médicaux (médicaments, pansements, etc…) mais pas les autres soins (aide à la toilette, aide aux repas…). Donc si la personne n’a pas de famille et n’est plus autonome, cela devient très compliqué pour elle. Elle recevra une médication mais si elle ne peut pas s’alimenter seule par exemple, elle aura bien des difficultés à se remettre.

Pour ce qui est du financement de la retraire, seuls certains « fonctionnaires » disposent d’une retraite : policiers, enseignants,… Ici, on est vieux à partir de 60 ans. Si on n’a pas d’argent, il faut travailler dans les rizières ou vendre quelque chose, comme des gâteaux par exemple.  Des groupes de chrétiens s’organisent pour aider ceux qui n’ont pas d’enfants (St Vincent de Paul). Ils apportent de la nourriture, du baume du tigre, de l’huile, du sucre, etc., au rythme de deux fois par mois. Les hommes et les femmes s’y investissent. Quand il n’y a pas d’enfant, la vie est très dure.

Les rencontres faites à ses côtés

A son bureau

Dans l’immeuble où se trouve son bureau, Gilberte côtoie au quotidien plusieurs femmes employées pour s’occuper des lieux. Nous rencontrons deux d’entre elles.

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Savet , 28 ans. Travaille au service de la catéchèse avec Gilberte.

Dans sa famille, il y a sept filles et deux garçons.  Elles échangent un moment, évoquant entre autres la composition des familles ici souvent nombreuses. Un peu moins aujourd’hui semblent-t- elles penser…

Une autre femme, Cham Reth,  51 ans, est employé pour l’entretien de la maison. L’Eglise lui a donné un bout de terre pour construire sa maison.

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Elle accepte timidement de joindre un peu de son témoignage à celui de Gilberte et nous précise qu’elle parle seulement pour elle, qu’elle ne sait pas comment  ça se passe pour d’autres villages.

Son regard sur la vieillesse est teinté de peurs. Elle a peur de vieillir sans ressources, sans pouvoir transmettre quelque chose à ses enfants. Elle a trois enfants, mais un seul d’entre eux travaille. Elle évoque en filigrane ce paradoxe : elle a le souci  de ne pas être une charge pour sa famille mais aussi, l’inquiétude que ses enfants ne puissent pas subvenir à ses besoins lorsqu’elle perdra en autonomie. Elle aborde principalement la question de l’avancée en âge sous l’angle de la santé, ou plutôt de la maladie. Elle nous raconte que dans le village, quand quelqu’un est malade il faut 3 témoins pour que le prêtre se déplace et vienne chercher la personne pour la conduire à l’hôpital. La personne doit aussi donner  500 riels (environ 11 centimes d’euros). Il y a aussi des gourous dans les villages. Ils ne doivent pas se faire payer, mais demandent quand même désormais à ce que le malade paye le médicament ou la potion qu’ils préparent.

Gilberte souligne de son côté l’incompétence des médecins de  campagnes et la corruption de ceux des villes.

Sur le terrain :

Après ce précieux temps d’échanges, Gilberte nous a invité à l’accompagner dans un petit village de l’autre côté du Mékong. Elle souhaite nous soutenir dans notre projet en nous permettant de découvrir ce qui peut se jouer pour les aînés dans les campagnes environnantes.

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Nous sommes d’abord déposés chez une femme qui nous accueille chaleureusement. Son travail consiste à vendre de tous petits épis de maïs qu’elle cultive. De 5h le matin à 23h, parfois minuit, elle vend des sacs de ces précieuses cultures, en ville. Gilberte veut ensuite rendre visites à plusieurs anciens du village pour prendre de leurs nouvelles, nous les présenter et  nous permettre aussi de découvrir leurs conditions de vie.

IMG_5993-4Nous débutons notre visite chez Mr Mao, un homme de 90 ans.

Mr Mao vit avec sa fille et son beau-fils. Il a 8 petits- enfants. Il habite une maison en tôles ondulées. Gilberte constate avec satisfaction que des toilettes en dur sont en construction depuis peu, chez lui, comme dans les maisons alentours.

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Sous le coup de l’émotion, nous n’avons pu en saisir que cette photo un peu floue mais qui dit déjà beaucoup !

Elle nous explique qu’avant Mr Mao « se louait pour travailler dans les champs ». Depuis quelques temps il ne voit plus à cause d’une cataracte. Le médecin vient une fois par an pour faire des opérations de ce genre à Phnom Penh. Mr Mao pourrait en bénéficier, mais il nous explique qu’il ne le veut pas, qu’il craint trop l’opération pour se lancer.

Très reconnaissant de notre passage, et du temps que nous lui avons accordé, Mr Mao nous gratifiera à notre départ d’une poignée de main et d’un sourire qui resteront longtemps gravés dans nos coeurs.

IMG_6021Nous poursuivons notre chemin, à la rencontre d’une dame de 68 ans cette fois. Elle vit avec sa petite sœur. Elle nous montre la cuisine aménagée dont elle dispose depuis peu. Gilberte apprend qu’elle a en effet pu bénéficier d’une amélioration de son habitat il y a trois mois grâce à l’aide d’une école de religieux.

Sa voisine nous rejoint, elle a 63 ans et vit avec son fils d’une trentaine d’années. Celui-ci à fait le choix de se consacrer pleinement au soutien de sa mère et ne veut pas se marier pour l’instant. Gilberte apprend qu’il a trouvé du travail comme maçon, ce qui est important pour lui, car il n’a pas de terres.

Dans la maison suivante, une autre dame nous accueille, elle aussi est âgée de 68 ans. Elle à six enfants. Gilberte découvre que depuis sa dernière visite, elle souffre désormais de diabète, d’hypertension et qu’elle a perdu beaucoup de poids. Le « médecin » qu’elle a consulté lui a dit d’arrêter de manger des fruits. Elle est inquiète pour sa santé. Elle est entourée de nombreux enfants à notre arrivée. Elle nous explique que se sont ses petits-enfants et qu’elle vit avec eux. L’un d’entre eux est porteur d’un handicap mental parfois difficile à gérer semble-t-il.

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Suite à cette visite, Gilberte nous explique que ce phénomène des grands-parents qui gardent leurs petits-enfants est fréquent. C’est ainsi, afin que les parents puissent louer leurs services en ville pour ramener de l’argent.

IMG_6056 IMG_6052IMG_6047La rencontre suivante, avec une autre femme d’un âge avancé, viendra une nouvelle fois illustrer la problématique des soins, absents ou prodigués par des personnes incompétentes. Cette dame nous a accueilli avec le sourire tout en nous confiant rapidement la douleur qu’elle éprouve actuellement et qu’elle peine à gérer suite à une fracture du bras. Celui-ci apparaît en effet bien déformé. Le « médecin » qu’elle a consulté lui a dit, lui aussi, d’arrêter de manger des fruits, et d’attendre que cela se rétablisse… Son bras n’avait pas été immobilisé et aucun antalgique ne lui avait été prescrit pour l’aider à gérer la douleur. Nous repensons forcément à notre trousse à pharmacie bien trop remplie… Après un échange avec Gilberte dès notre retour, nous décidons de laisser une partie de nos médicaments derrière nous afin qu’elle puisse les remettre à une équipe médicale de confiance avec qui elle est en lien.

Cette journée s’achèvera en rendant visite à une autre dame de 71 ans, qui tient à nous faire découvrir sa maison. Celle-ci vient tout juste d’être rénovée, et elle sera bénie dans quelques jours par le prêtre. Une partie de sa famille est à ses côtés. La joie est clairement visible sur son visage, et elle la partage volontiers.

IMG_6067Aux côtés de Gilberte, nous nous laissons porter par les rencontres et les émotions brutes et contrastées qui nous traversent jusqu’au bout de cette journée: admiration, colère, gêne, joie, perplexité … Nous laissons nos vies se conjuguer au présent avec celles alentours. Découvrir le quotidien de chacune de ces personnes est à nos yeux un privilège et partager un instant de leurs vies nous apparaît comme un cadeau précieux. Ces temps uniques de rencontre, chargés d’humanité, marqueront longtemps nos façons de cheminer. Nous sommes venus les mains vides, avec à offrir notre seule présence et notre temps. Cela nous a d’ailleurs gêné parfois, face à des gens qui manquent de tout… Mais rapidement, les personnes rencontrées nous ont gratifié de remerciements pour cette visite, pour ce moment partagé, pour cet intérêt que nous leurs portons. Nos têtes et nos cœurs se sont rempli d’abord de leur grande dignité, puis de leurs trésors impalpables, de leurs talents invisibles, et de leurs forces fragiles.

Nous remercions encore Gilberte pour cette expérience de vie inoubliable. Elle nous a ouvert les portes de ce village et nous a permis de découvrir une part de son quotidien, un peu de son expérience de terrain. Elle nous a laissé entrevoir comment, avec simplicité et bienveillance, elle est parvenue à tisser le lien et à accompagner ces personnes.

Pour l’heure, nous ne pouvons vous livrer que ces bribes brutes de temps partagés et ce témoignage unique en son genre.  Nous laissons décanter un peu ce vécu et ces émotions, avec le désir profond de pouvoir mettre tout cela en mots, dans des temps à venir.

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Anaïs & Christophe

6 commentaires

  1. Laura Georgelin

    Superbe article !

    De belles personnes avec chacune leur belle histoire pour partager un beau moment commun et créer une nouvelle histoire…

    • Christophe et Anaïs

      Merci Laura ! Ce qui est dingue, c’est que ces choses que tu écrit ont été valables pour toutes les personnes que l’on a pu croiser (dont toi) dans tous les pays…

  2. Très belle écriture, belles photos et belles rencontres…..le sourire de Gilberte en dit long sur sa vision positive de la vie.

    • Christophe et Anaïs

      Merci Jef, c’est vrai qu’elle a une très belle approche de la vie, nous avons eu beaucoup de chance de pouvoir la rencontrer !

  3. Patrice GUILLET

    Superbe aventure humaine que vous vivez et que vous partagez. Je suppose que certains moments sont difficiles à vivre lorsque vous côtoyez la misère et la souffrance, mais compensé par l’optimisme, la gaîté des personnes que vous rencontrez.
    Bien amicalement
    Patrice

    • Christophe et Anaïs

      C’est vrai que nous découvrons beaucoup de choses compliquées à vivre, des sentiments que l’on n’a plus l’habitude d’éprouver en France. Mais c’est aussi valable pour les belles valeurs humaines de ce monde, que l’on peut aussi avoir du mal à ressentir dans notre civilisation… C’est un voyage qui amplifie ce que notre coeur peut ressentir ! Je dirai que ça fait plutôt du bien.
      Christophe

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