Derrière la frontière, un nouvel horizon : le Laos

img_6098Depuis le début de notre aventure, il est des mots particuliers, de ma propre langue, dont je découvre ou redécouvre le sens. Des mots qui jusqu’à présent n’avaient pas assez vécu leur vie dans mon existence, des mots que je n’avais pas assez utilisés et éprouvés pour en saisir toute la portée.

Le mot Frontière en fait partie.

Des frontières, nous en avons traversé plusieurs avant d’arriver jusque-là. Mais c’est lors de notre passage du Cambodge au Laos que j’ai véritablement pu vérifier concrètement les différentes déclinaisons de ce terme dans toute sa complexité :

Militaire, presque guerrière, la frontière porte en elle, viscéralement la ligne de Front d’où elle tire ses racines. Elle est bornée et nous met sous tension. Elle est empreinte des rapports de force en présence.

Ambivalente, la frontière oscille entre séparations et échanges, elle est de ces filtres dont la porosité fluctue sans cesse, entre ouverture et fermeture, au fil du temps et des rapports entre les gens…

Limitante, elle est obstacle et lieu de séparation, elle détermine l’endroit où quelque chose s’achève… Ligne aux contours tordus où s’affrontent et se tissent les liens, elle est  bouleversée et bouleversante, bien loin parfois de la façon dont on se la représente. 

Ce jour-là, la frontière s’est faite aussi militante. A la croisée des mondes, elle fut le lieu de  rencontre de voyageurs venus de tous horizons. Face à une corruption dévorante, cette frontière à fait vibrer nos identités, nos passions, nos convictions… Un combat « à deux balles », (à 1 dollar en vérité), sûrement un peu naïf, mu par une soif de justice un peu niaise, à l’image de celles dont sont abreuvés certains super héros qui ont bercé notre jeunesse.  Un acte de résistance spontané, maladroit mais sincère, qui aura enrichi notre dictionnaire !

Anaïs

img_6193

Nous nous lançons sur la route qui nous mènera au Laos. Je suis heureux d’avoir la chance d’y retourner et de voir Ana découvrir ce territoire. J’avais eu un véritable coup de cœur pour ce pays lors de mon premier passage il y a cinq ans et je me demande comment il a évolué …

Un premier trajet de 10h nous conduit de Phnom Penh à Stung Treng, ville la plus proche du Laos, à 80kms tout de même du poste frontière. Il n’est pas possible de le traverser à l’heure où nous arrivons. Nous profitons donc de notre soirée pour préparer ce que nous savons être une épreuve : le passage de frontière. De ce point, les arnaques et la corruption se mettent déjà en place, et ne nous lâcheront plus jusqu’à ce que nous ayons posé les pieds au Laos. Voici un résumé des obstacles que nous avons surmontés, avec plus ou moins de réussite.

1ère étape : Rejoindre les 4000 îles depuis Stung Treng

Cette étape est super bien organisée, tout est fait pour acheter le package à un prix exorbitant, qu’il est bien difficile de refuser…

Pour rappel, nous avons parcouru 400kms pour arriver jusqu’ici, pour 11,5$. Il nous reste 98kms à faire (80kms au Cambodge et 18kms au Laos) plus dix minutes de bateau. Ce trajet dans son intégralité est vendu 12$… Les kilomètres coûtent décidément bien chers à l’approche d’une frontière ! D’autant que celle-ci est au milieu de nulle part.

Bien décidés à essayer de limiter la casse, nous cherchons une autre solution. Après quelques recherches sur internet, il nous apparaît vite qu’un trajet simple pour le poste frontière coûte 5$, tout comme le trajet côté Laos pour rejoindre Nakasong. Et le bateau pour rejoindre Don Det coûte 2$… Nous ne pouvons donc pas être gagnants en nous débrouillant par nous-même, et nous perdrions du temps et de l’énergie. Va pour ce package !

2ème étape : Le trajet entre Stung Treng et le poste frontière

C’est étonnant, notre mini-van, (soit disant le seul moyen pour rejoindre la frontière), part à 14h… Je m’interroge alors, et me demande pourquoi la frontière est ouverte le matin ?

En cours de route, je repense à mon expérience dans ce même lieu il y a cinq ans. Notre bus nous avait conduit le matin à la frontière, sur une route en bon état. Aujourd’hui, le trajet dure plus d’une heure, et je ne peux m’empêcher de remarquer que nous roulons sur une route défoncée… Probablement pas la même que celle que j’avais empruntée. Mais comme nous avons appris que les douaniers faisaient payer une « surtaxe » de 1$ après 16h, nous ne sommes même pas étonnés que le trajet soit un peu rallongé !

Je me souviens aussi que j’avais payé le visa 25$ (au lieu de 20$) à mon chauffeur pour qu’il s’occupe des démarches. D’autres avaient passé directement la frontière, plus rapidement et sans suppléments. La corruption existait déjà, et je m’étais naïvement fait avoir. Cette expérience doit nous servir pour la suite…

3ème étape : Sortir du Cambodge

img_6080Apparemment, ici, il faut payer 2$ pour obtenir son tampon de sortie…

Après avoir rempli les papiers de sortie du territoire, nous marchons vers le cabanon frontière du Cambodge. Nous sommes prêts de quarante touristes ici, dont plusieurs français (au moins douze). Arrivé au cabanon, tout le monde passe en payant 2$. Je crois que beaucoup pensent qu’il s’agit là de démarches officielles. Notre tour arrive. Le douanier caché derrière des lattes en  bois (seul un passage de vingt centimètres permet de passer le passeport et l’argent) me demande 2$ pour avoir le tampon de sortie. Je commence à lui expliquer que ça n’est pas officiel, nous n’avons pas à payer 2$ pour de l’encre ! A partir du moment où je commence à discuter en cherchant son regard, je le vois se retrancher derrière son écran de téléphone, les yeux vides. Je tente de négocier deux minutes. Une jeune allemande à côté de moi me dit que c’est comme ça, qu’il faut payer. Le douanier ne bronche pas. Rien à faire. Je lui file son fric, et part vers le poste lao avec Ana.

Juste un petit mot pour féliciter le petit malin qui a eu une idée de génie entre les 2 frontières! Récupérer 1$ par personne grâce à une blouse et à un thermomètre, il fallait y penser. Il va prétendre qu’il doit prendre votre température, mais il ne faut même pas le calculer. Nous, nous avons de la « chance », il fait une sieste sous une tente…

 4ème étape : L’entrée au Laos

img_6081

D’après nos infos, il faut ici aussi payer 2$ supplémentaires (auxquels peuvent s’ajouter des frais annexes, genre frais de week-end, de vacances, de fin de journée, de bonne ou mauvaise humeur des douaniers…).

Nous voyons un premier guichet, où nous donnons notre passeport, avec une affichette sur le dessus : « fee foreigners : 1$ ». Au moins ici, ils ont pris la peine de faire semblant en imprimant quelque chose. Au deuxième guichet, où nous récupérons notre passeport,  une queue se forme. Ça a l’air moins cher qu’annoncé. Nous essayons à nouveau de discuter, sans aucun résultat. Déjà 3$ chacun de partis.

Nous approchons de la deuxième file. A sa tête, quatre français font un scandale. Les douaniers leurs réclament 2$ chacun pour récupérer leurs passeports, ce qu’ils refusent vigoureusement ! Un des gars est même entré dans le poste pour aller récupérer les passeports. Pendant ce temps, derrière, la résistance s’organise. Certains ont déjà sorti leurs dollars, mais nous sommes quatre couples de français à dire à tout le monde qu’il faut rester solidaires et ne pas payer. Il est environ 15h30. Après un joli bordel, les quatre premiers français récupèrent leurs passeports sans payer, victoire ! Il faut s’en servir pour que personne ne paie. Nous sommes encore environ vingt. Les douaniers, pas découragés par cette défaite, recommencent leur racket. Tout le monde refuse de payer. Pendant une heure, les négociations bloquent, les douaniers ne lâchent pas le morceau.

16h30 : le bus commence à mettre la pression pour partir. Nous mettons tout en œuvre pour que personne ne paie, mais les gens craquent un par un. La frontière ferme à 17h, nous essayons de tenir jusque-là.

16h45 : le chauffeur de bus fait mine de partir avec les sacs des résistants. Ana et moi sommes les seuls à avoir notre sac avec nous.

16h50 : il ne reste plus que les quatre couples de français et la voyageuse allemande de la frontière cambodgienne. Le bus part, nous payons nous aussi. Je récupère mon passeport en disant que je n’ai plus qu’un dollar et quelques centaines de riels. Je ne paierai pas plus. Ana a 1$ dans la main, mais n’est pas décidée à le donner. Elle dit calmement aux douaniers ce qu’elle pense, et récupère son passeport sans filer son billet. Nous avons donc récupéré nos deux passeports pour 1$ et les fonds de poches. Hormis les quatre premiers français, je crois que nous sommes les seuls à avoir (presque) réussi, grâce à l’acharnement de tout le groupe. Nous sommes les derniers à pénétrer dans le bus, notre dollar rescapé à la main. Une osmose est palpable, entre ceux qui ont payé, ceux qui ont tenté de refuser, sans distinction ou rancœur. La frontière est passée !

5ème étape : Finir sur une bonne note

img_6097

Le soleil se couche au Laos lorsque nous arrivons sur les rives du Mékong. Une pirogue nous mène sur Don Det sous une magnifique lumière rouge. Je retrouve instantanément la quiétude qui m’avait tant plu dans ce pays. Nous la partageons avec Stéphane et Sarah, deux « résistants » français avec qui nous avons tissé des liens, autour d’une bonne « Beer Lao ». Avec le recul, c’était finalement une expérience intéressante, où l’on a vu que les français sont toujours là pour contester ce qui est contestable ! Et il arrive parfois que cela s’avère constructif !

Christophe

bons-plans-de-tof-n7

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *